Joëlle Lanteri — Psychanalyste
Il y a des deuils qui ne portent pas encore le nom de deuil.
Ils
ne concernent pas seulement un être disparu, un visage aimé, une maison
quittée, une enfance perdue. Ils concernent un monde qui se retire sous
nos yeux. Une terre qui brûle. Des forêts calcinées. Des animaux morts
de soif, de feu, de chaleur, de disparition de leur milieu. Des oiseaux
moins nombreux. Des insectes absents. Des saisons qui ne tiennent plus
parole.
Le deuil climatique est peut-être cela : la douleur
d’assister à la fragilisation du vivant sans pouvoir encore en faire un
récit collectif suffisamment protecteur.
Ce n’est pas
seulement avoir peur de l’avenir. C’est sentir que l’avenir lui-même
devient incertain comme lieu d’accueil. Là où les générations
précédentes pouvaient imaginer transmettre une maison, un métier, un
jardin, une culture, une confiance minimale dans demain, beaucoup de
jeunes reçoivent aujourd’hui une planète menacée, des institutions
hésitantes, des discours contradictoires, des promesses molles, des étés
invivables, des incendies, des pénuries d’eau, des animaux qui meurent.
Il ne s’agit donc pas simplement d’anxiété. Il s’agit d’une atteinte du lien à l’avenir.
Quand le monde ne fait plus abri
Grandir suppose de pouvoir croire, au moins un peu, que le monde tient.
Même
si l’enfance est traversée par les conflits, les manques, les
blessures, elle a besoin d’un fond : une terre sous les pieds, des
saisons reconnaissables, des adultes qui veillent, une promesse que
quelque chose continuera après soi.
Or l’éco-anxiété vient attaquer ce fond-là.
Il
faut entendre cette angoisse dans sa profondeur. Elle n’est pas une
fragilité narcissique de jeunesse. Elle est une réponse psychique à une
menace réelle. Les jeunes ne sont pas seulement plus “sensibles” ; ils
sont placés en première ligne temporelle. Ils auront à vivre plus
longtemps dans les conséquences de ce que les générations précédentes
ont produit, toléré, nié ou repoussé.
Leur anxiété est aussi une forme de lucidité.
Le feu comme scène traumatique
Les
incendies ont une force symbolique particulière. Ils ne détruisent pas
seulement des arbres. Ils dévorent des paysages. Ils transforment un
lieu vivant en scène de guerre. Ils font disparaître les repères, les
odeurs, les ombres, les chemins, les nids, les terriers, les bêtes
lentes qui n’ont pas pu fuir.
Le feu climatique est une image presque insoutenable : celle d’un monde qui ne parvient plus à contenir sa propre chaleur.
Pour
le psychisme, l’incendie produit une sidération. Il y a le visible :
flammes, fumées, cendres, évacuations, maisons perdues. Mais il y a
aussi l’invisible : la perte d’un sentiment de continuité. Après le feu,
le paysage n’est plus le même. Il reste debout parfois, mais il
n’habite plus de la même façon.
Les jeunes qui voient ces
images, qui respirent ces fumées, qui entendent parler de forêts
détruites, d’animaux brûlés, de terres ravagées, ne reçoivent pas
seulement une information. Ils reçoivent une scène. Une scène qui peut
s’inscrire comme effraction : le vivant n’est plus garanti.
La mort des animaux : douleur muette du vivant
La mort des animaux touche une zone très archaïque de notre sensibilité.
Un
animal qui meurt dans un incendie, une sécheresse, une marée de
chaleur, n’est pas seulement une donnée écologique. Il est un visage
sans parole. Il est l’innocence exposée. Il est le vivant qui subit sans
avoir participé à la destruction.
C’est peut-être pour cela
que ces morts nous atteignent si fortement. Elles réveillent un
sentiment d’injustice radicale. Les animaux n’ont pas voté, pas produit,
pas spéculé, pas organisé l’épuisement des sols, pas inventé les
logiques de surextraction. Et pourtant ils meurent avec nous, souvent
avant nous, parfois à cause de nous.
Dans la psyché, l’animal
peut représenter une part vulnérable du monde : une présence qui ne
parle pas mais qui témoigne. Quand il disparaît, quelque chose de notre
propre humanité se trouve atteint.
La souffrance écologique
passe souvent par là : par l’image d’une biche fuyant le feu, d’un
hérisson écrasé par la sécheresse, d’un oiseau tombé du nid sous la
chaleur, d’un poisson mort dans une eau sans oxygène. Ce sont des scènes
minuscules et immenses. Elles disent : la protection du vivant a
failli.
L’éco-anxiété n’est pas seulement une peur
Il faut se méfier du mot “anxiété” lorsqu’il enferme le sujet du côté du trouble individuel.
Bien
sûr, il y a de l’angoisse. Des nuits inquiètes. Des pensées
envahissantes. Une difficulté à se projeter. Un sentiment d’impuissance.
Mais l’éco-anxiété n’est pas seulement une pathologie à calmer. Elle
est aussi un signal. Elle témoigne d’un conflit entre ce que le sujet
perçoit et ce que la société continue parfois à nier.
Cette
contradiction produit une tension psychique considérable. Comment
investir un avenir quand les adultes ne semblent pas suffisamment
engagés à le rendre habitable ? Comment croire à la valeur du projet
individuel lorsque le projet collectif paraît si fragile ?
L’éco-anxiété
devient alors une angoisse du lien social. Ce n’est pas seulement la
planète qui inquiète ; c’est l’absence de réponse commune à la hauteur
du danger.
Le deuil d’un avenir désirable
Le deuil climatique est aussi le deuil d’une représentation.
Longtemps,
l’avenir a été pensé comme progrès. On pouvait critiquer ce progrès, en
voir la violence, mais il portait malgré tout une promesse : les
enfants vivraient mieux, plus longtemps, plus librement, plus protégés.
Aujourd’hui, cette promesse est profondément entamée.
Beaucoup
de jeunes ne se demandent plus seulement quel métier ils exerceront, où
ils vivront, qui ils aimeront. Ils se demandent si l’eau manquera, si
les étés deviendront dangereux, si les forêts brûleront, si les villes
seront respirables, si avoir des enfants est encore possible moralement,
si la vie sera soutenable.
Cette interrogation est vertigineuse.
Elle
touche au désir même de transmission. Car désirer un enfant, désirer
une maison, désirer un métier, désirer un jardin, désirer une vieillesse
suppose de pouvoir imaginer un monde suffisamment stable pour
accueillir ce désir. Lorsque l’avenir devient menaçant, le désir
lui-même peut se contracter.
Le sujet ne cesse pas forcément de vouloir vivre. Mais il peut avoir du mal à croire que le monde veuille encore de la vie.
L’absence de protection : blessure politique et psychique
Ce
qui exaspère tant, ce n’est pas seulement la catastrophe. C’est le
sentiment que la catastrophe était annoncée, pensée, documentée, et que
pourtant l’action demeure insuffisante.
Cette absence de
protection produit une blessure particulière. Elle rappelle au psychisme
infantile une scène ancienne : celle où le danger est là, visible, mais
où les adultes ne se lèvent pas assez vite.
Pour beaucoup de
jeunes, les générations adultes peuvent apparaître comme ambivalentes :
aimantes dans l’intime, mais défaillantes dans le collectif. Elles
offrent parfois des soins, de l’éducation, de l’argent, des conseils,
mais elles semblent incapables d’organiser la protection du monde
commun.
D’où cette colère : vous nous aimez, mais vous nous laissez un monde abîmé.
Cette
colère mérite d’être entendue. Elle n’est pas caprice. Elle est demande
de tiers. Elle demande que la loi, l’État, les institutions, les
adultes, les entreprises, les collectivités, se tiennent enfin du côté
du vivant. Elle demande une limite posée à la destruction. Elle demande
que le monde ne soit pas laissé à la seule logique de l’exploitation.
Fragilité et exaspération
L’éco-anxiété rend fragile, mais elle rend aussi exaspéré.
Fragile,
parce qu’elle touche des zones profondes : peur de mourir, peur de
manquer, peur de perdre les lieux aimés, peur de ne pas pouvoir protéger
les animaux, les enfants, les paysages.
Exaspéré, parce que
l’inaction devient insupportable. La lenteur politique est vécue comme
une violence. Les discours rassurants paraissent obscènes lorsqu’ils ne
modifient rien. Les gestes individuels, bien que nécessaires, semblent
dérisoires si le collectif ne suit pas.
Cette exaspération
peut devenir un moteur. Elle peut conduire à militer, à créer, à
cultiver autrement, à refuser certains modèles, à inventer d’autres
formes d’habitat, de sobriété, de soin, de solidarité. Mais elle peut
aussi se retourner contre le sujet lui-même : fatigue, retrait, cynisme,
désespoir, sentiment d’être seul à sentir.
La clinique doit
alors accueillir sans pathologiser trop vite. Il ne s’agit pas de dire
au jeune : “Votre peur est excessive.” Il s’agit peut-être d’abord de
reconnaître : “Votre peur a un objet. Votre colère a une adresse. Votre
tristesse dit quelque chose de l’état du monde.”
La solastalgie : être exilé sans partir
Il existe une douleur particulière : celle d’être encore chez soi, mais de ne plus reconnaître son lieu.
Un
paysage qui change, une rivière asséchée, des arbres morts, des étés
trop longs, un jardin qui ne tient plus, une mer trop chaude, une
campagne silencieuse sans insectes ni oiseaux : tout cela crée un exil
immobile.
On n’a pas quitté le lieu, mais le lieu s’est éloigné.
Ce
deuil est discret. Il ne donne pas toujours lieu à des cérémonies.
Personne n’organise de rituel pour les saisons perdues, les espèces
disparues, les odeurs d’enfance qui ne reviendront plus, les étés
devenus menaçants. Pourtant le psychisme a besoin de rites pour
traverser les pertes.
Peut-être sommes-nous en manque de rites
écologiques. Nous ne savons pas pleurer collectivement les arbres, les
bêtes, les sols, les rivières. Nous passons trop vite de l’information à
l’adaptation, de la catastrophe au plan technique. Mais entre les deux,
il y a le chagrin.
Et si le chagrin n’est pas reconnu, il devient angoisse ou rage.
Psychanalyse du déni climatique
Le déni climatique n’est pas seulement une erreur intellectuelle. Il peut être compris comme une défense psychique.
Reconnaître
pleinement la destruction en cours oblige à renoncer à des illusions :
illusion de maîtrise, de croissance infinie, de toute-puissance
technique, de séparation entre l’humain et le reste du vivant. Cela
oblige à accepter que notre mode de vie ait un coût, que notre confort
soit parfois construit sur une dette envers les générations futures et
les autres vivants.
Ce savoir est difficile à supporter. Alors
certains minimisent, ironisent, repoussent, attaquent les écologistes,
ridiculisent les jeunes, parlent d’hystérie, de catastrophisme, de
naïveté.
Mais ce mépris protège souvent de l’effondrement intérieur.
Il
est plus facile de traiter les jeunes d’excessifs que d’entendre ce
qu’ils disent : nous héritons d’un monde que vous avez aimé sans assez
le protéger.
Réinventer un avenir désirable
L’enjeu
n’est pas de fabriquer une espérance artificielle. Les jeunes ne
demandent pas des slogans. Ils demandent des actes, des limites, des
preuves, des formes concrètes de protection.
Un avenir
désirable ne peut plus être seulement un avenir de consommation. Il
devra être un avenir de liens, de fraîcheur, d’ombre, d’eau préservée,
de lenteur retrouvée, de villes respirables, de jardins partagés, de
soin aux animaux, de réparation des sols, de sobriété choisie plutôt que
de pénurie subie.
Il faudra réapprendre à désirer autrement.
Ce
changement est aussi psychique. Il suppose de sortir d’un imaginaire de
toute-puissance. Il suppose de reconnaître que l’humain n’est pas
au-dessus du vivant, mais dedans. Dépendant. Relié. Vulnérable.
Le soin comme réponse politique
Face au deuil climatique, le soin ne peut pas rester seulement individuel.
Bien
sûr, il faut soutenir les sujets : écouter leur angoisse, leur
permettre de parler, de pleurer, de transformer la peur en action
possible. Mais il faut aussi que le soin devienne une catégorie
politique.
On ne peut plus séparer la santé psychique du monde qui l’abrite.
Une
jeunesse à qui l’on demande de s’adapter à l’effondrement devient une
jeunesse trahie. Une jeunesse à qui l’on donne des moyens d’agir, des
adultes fiables, des institutions courageuses, des récits désirables,
peut transformer son angoisse en puissance de vie.
Conclusion : pleurer, puis protéger
Le deuil climatique ne doit pas nous paralyser. Mais il doit être reconnu.
Mais pleurer ne suffit pas. Il faut protéger.
Peut-être que l’éco-anxiété est le nom contemporain d’une exigence éthique : refuser de s’habituer à la disparition du vivant.
Elle nous rappelle que la sensibilité n’est pas une faiblesse. Elle est ce qui reste vivant en nous lorsque le monde brûle.
Et si les jeunes sont plus sensibles, peut-être est-ce parce qu’ils entendent encore ce que les adultes se sont trop longtemps autorisés à ne pas entendre : le vivant appelle. Il ne demande pas seulement à être admiré. Il demande à être défendu.
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