Translate

mercredi 15 juillet 2026

Le deuil climatique

 

Le deuil climatique
Quand l’avenir ne protège plus les vivants

Joëlle Lanteri — Psychanalyste

Il y a des deuils qui ne portent pas encore le nom de deuil.

Ils ne concernent pas seulement un être disparu, un visage aimé, une maison quittée, une enfance perdue. Ils concernent un monde qui se retire sous nos yeux. Une terre qui brûle. Des forêts calcinées. Des animaux morts de soif, de feu, de chaleur, de disparition de leur milieu. Des oiseaux moins nombreux. Des insectes absents. Des saisons qui ne tiennent plus parole.

Le deuil climatique est peut-être cela : la douleur d’assister à la fragilisation du vivant sans pouvoir encore en faire un récit collectif suffisamment protecteur.

Ce n’est pas seulement avoir peur de l’avenir. C’est sentir que l’avenir lui-même devient incertain comme lieu d’accueil. Là où les générations précédentes pouvaient imaginer transmettre une maison, un métier, un jardin, une culture, une confiance minimale dans demain, beaucoup de jeunes reçoivent aujourd’hui une planète menacée, des institutions hésitantes, des discours contradictoires, des promesses molles, des étés invivables, des incendies, des pénuries d’eau, des animaux qui meurent.

Il ne s’agit donc pas simplement d’anxiété. Il s’agit d’une atteinte du lien à l’avenir.

Quand le monde ne fait plus abri

Grandir suppose de pouvoir croire, au moins un peu, que le monde tient.

Même si l’enfance est traversée par les conflits, les manques, les blessures, elle a besoin d’un fond : une terre sous les pieds, des saisons reconnaissables, des adultes qui veillent, une promesse que quelque chose continuera après soi.

Or l’éco-anxiété vient attaquer ce fond-là.

Elle ne dit pas seulement : “J’ai peur.”
Elle dit : “Le monde qui devait me porter est en train de se défaire.”
Elle dit : “Ceux qui devaient protéger ne protègent pas assez.”
Elle dit : “Ce que j’aime est menacé.”
Elle dit : “Comment désirer un avenir si cet avenir ne semble plus désirable ?”

Il faut entendre cette angoisse dans sa profondeur. Elle n’est pas une fragilité narcissique de jeunesse. Elle est une réponse psychique à une menace réelle. Les jeunes ne sont pas seulement plus “sensibles” ; ils sont placés en première ligne temporelle. Ils auront à vivre plus longtemps dans les conséquences de ce que les générations précédentes ont produit, toléré, nié ou repoussé.

Leur anxiété est aussi une forme de lucidité.

Le feu comme scène traumatique

Les incendies ont une force symbolique particulière. Ils ne détruisent pas seulement des arbres. Ils dévorent des paysages. Ils transforment un lieu vivant en scène de guerre. Ils font disparaître les repères, les odeurs, les ombres, les chemins, les nids, les terriers, les bêtes lentes qui n’ont pas pu fuir.

Le feu climatique est une image presque insoutenable : celle d’un monde qui ne parvient plus à contenir sa propre chaleur.

Pour le psychisme, l’incendie produit une sidération. Il y a le visible : flammes, fumées, cendres, évacuations, maisons perdues. Mais il y a aussi l’invisible : la perte d’un sentiment de continuité. Après le feu, le paysage n’est plus le même. Il reste debout parfois, mais il n’habite plus de la même façon.

Les jeunes qui voient ces images, qui respirent ces fumées, qui entendent parler de forêts détruites, d’animaux brûlés, de terres ravagées, ne reçoivent pas seulement une information. Ils reçoivent une scène. Une scène qui peut s’inscrire comme effraction : le vivant n’est plus garanti.

La mort des animaux : douleur muette du vivant

La mort des animaux touche une zone très archaïque de notre sensibilité.

Un animal qui meurt dans un incendie, une sécheresse, une marée de chaleur, n’est pas seulement une donnée écologique. Il est un visage sans parole. Il est l’innocence exposée. Il est le vivant qui subit sans avoir participé à la destruction.

C’est peut-être pour cela que ces morts nous atteignent si fortement. Elles réveillent un sentiment d’injustice radicale. Les animaux n’ont pas voté, pas produit, pas spéculé, pas organisé l’épuisement des sols, pas inventé les logiques de surextraction. Et pourtant ils meurent avec nous, souvent avant nous, parfois à cause de nous.

Dans la psyché, l’animal peut représenter une part vulnérable du monde : une présence qui ne parle pas mais qui témoigne. Quand il disparaît, quelque chose de notre propre humanité se trouve atteint.

La souffrance écologique passe souvent par là : par l’image d’une biche fuyant le feu, d’un hérisson écrasé par la sécheresse, d’un oiseau tombé du nid sous la chaleur, d’un poisson mort dans une eau sans oxygène. Ce sont des scènes minuscules et immenses. Elles disent : la protection du vivant a failli.

L’éco-anxiété n’est pas seulement une peur

Il faut se méfier du mot “anxiété” lorsqu’il enferme le sujet du côté du trouble individuel.

Bien sûr, il y a de l’angoisse. Des nuits inquiètes. Des pensées envahissantes. Une difficulté à se projeter. Un sentiment d’impuissance. Mais l’éco-anxiété n’est pas seulement une pathologie à calmer. Elle est aussi un signal. Elle témoigne d’un conflit entre ce que le sujet perçoit et ce que la société continue parfois à nier.

Le jeune entend : “Il faut réussir ses études.”
Mais il voit : “Le monde se réchauffe.”
On lui dit : “Projette-toi.”
Mais il se demande : “Dans quel monde ?”
On lui dit : “Travaille, consomme, avance.”
Mais il sent que ce modèle participe peut-être de ce qui détruit.

Cette contradiction produit une tension psychique considérable. Comment investir un avenir quand les adultes ne semblent pas suffisamment engagés à le rendre habitable ? Comment croire à la valeur du projet individuel lorsque le projet collectif paraît si fragile ?

L’éco-anxiété devient alors une angoisse du lien social. Ce n’est pas seulement la planète qui inquiète ; c’est l’absence de réponse commune à la hauteur du danger.

Le deuil d’un avenir désirable

Le deuil climatique est aussi le deuil d’une représentation.

Longtemps, l’avenir a été pensé comme progrès. On pouvait critiquer ce progrès, en voir la violence, mais il portait malgré tout une promesse : les enfants vivraient mieux, plus longtemps, plus librement, plus protégés.

Aujourd’hui, cette promesse est profondément entamée.

Beaucoup de jeunes ne se demandent plus seulement quel métier ils exerceront, où ils vivront, qui ils aimeront. Ils se demandent si l’eau manquera, si les étés deviendront dangereux, si les forêts brûleront, si les villes seront respirables, si avoir des enfants est encore possible moralement, si la vie sera soutenable.

Cette interrogation est vertigineuse.

Elle touche au désir même de transmission. Car désirer un enfant, désirer une maison, désirer un métier, désirer un jardin, désirer une vieillesse suppose de pouvoir imaginer un monde suffisamment stable pour accueillir ce désir. Lorsque l’avenir devient menaçant, le désir lui-même peut se contracter.

Le sujet ne cesse pas forcément de vouloir vivre. Mais il peut avoir du mal à croire que le monde veuille encore de la vie.

L’absence de protection : blessure politique et psychique

Ce qui exaspère tant, ce n’est pas seulement la catastrophe. C’est le sentiment que la catastrophe était annoncée, pensée, documentée, et que pourtant l’action demeure insuffisante.

Cette absence de protection produit une blessure particulière. Elle rappelle au psychisme infantile une scène ancienne : celle où le danger est là, visible, mais où les adultes ne se lèvent pas assez vite.

Pour beaucoup de jeunes, les générations adultes peuvent apparaître comme ambivalentes : aimantes dans l’intime, mais défaillantes dans le collectif. Elles offrent parfois des soins, de l’éducation, de l’argent, des conseils, mais elles semblent incapables d’organiser la protection du monde commun.

D’où cette colère : vous nous aimez, mais vous nous laissez un monde abîmé.

Cette colère mérite d’être entendue. Elle n’est pas caprice. Elle est demande de tiers. Elle demande que la loi, l’État, les institutions, les adultes, les entreprises, les collectivités, se tiennent enfin du côté du vivant. Elle demande une limite posée à la destruction. Elle demande que le monde ne soit pas laissé à la seule logique de l’exploitation.

Fragilité et exaspération

L’éco-anxiété rend fragile, mais elle rend aussi exaspéré.

Fragile, parce qu’elle touche des zones profondes : peur de mourir, peur de manquer, peur de perdre les lieux aimés, peur de ne pas pouvoir protéger les animaux, les enfants, les paysages.

Exaspéré, parce que l’inaction devient insupportable. La lenteur politique est vécue comme une violence. Les discours rassurants paraissent obscènes lorsqu’ils ne modifient rien. Les gestes individuels, bien que nécessaires, semblent dérisoires si le collectif ne suit pas.

Cette exaspération peut devenir un moteur. Elle peut conduire à militer, à créer, à cultiver autrement, à refuser certains modèles, à inventer d’autres formes d’habitat, de sobriété, de soin, de solidarité. Mais elle peut aussi se retourner contre le sujet lui-même : fatigue, retrait, cynisme, désespoir, sentiment d’être seul à sentir.

La clinique doit alors accueillir sans pathologiser trop vite. Il ne s’agit pas de dire au jeune : “Votre peur est excessive.” Il s’agit peut-être d’abord de reconnaître : “Votre peur a un objet. Votre colère a une adresse. Votre tristesse dit quelque chose de l’état du monde.”

La solastalgie : être exilé sans partir

Il existe une douleur particulière : celle d’être encore chez soi, mais de ne plus reconnaître son lieu.

Un paysage qui change, une rivière asséchée, des arbres morts, des étés trop longs, un jardin qui ne tient plus, une mer trop chaude, une campagne silencieuse sans insectes ni oiseaux : tout cela crée un exil immobile.

On n’a pas quitté le lieu, mais le lieu s’est éloigné.

Ce deuil est discret. Il ne donne pas toujours lieu à des cérémonies. Personne n’organise de rituel pour les saisons perdues, les espèces disparues, les odeurs d’enfance qui ne reviendront plus, les étés devenus menaçants. Pourtant le psychisme a besoin de rites pour traverser les pertes.

Peut-être sommes-nous en manque de rites écologiques. Nous ne savons pas pleurer collectivement les arbres, les bêtes, les sols, les rivières. Nous passons trop vite de l’information à l’adaptation, de la catastrophe au plan technique. Mais entre les deux, il y a le chagrin.

Et si le chagrin n’est pas reconnu, il devient angoisse ou rage.

Psychanalyse du déni climatique

Le déni climatique n’est pas seulement une erreur intellectuelle. Il peut être compris comme une défense psychique.

Reconnaître pleinement la destruction en cours oblige à renoncer à des illusions : illusion de maîtrise, de croissance infinie, de toute-puissance technique, de séparation entre l’humain et le reste du vivant. Cela oblige à accepter que notre mode de vie ait un coût, que notre confort soit parfois construit sur une dette envers les générations futures et les autres vivants.

Ce savoir est difficile à supporter. Alors certains minimisent, ironisent, repoussent, attaquent les écologistes, ridiculisent les jeunes, parlent d’hystérie, de catastrophisme, de naïveté.

Mais ce mépris protège souvent de l’effondrement intérieur.

Il est plus facile de traiter les jeunes d’excessifs que d’entendre ce qu’ils disent : nous héritons d’un monde que vous avez aimé sans assez le protéger.

Réinventer un avenir désirable

L’enjeu n’est pas de fabriquer une espérance artificielle. Les jeunes ne demandent pas des slogans. Ils demandent des actes, des limites, des preuves, des formes concrètes de protection.

Un avenir désirable ne peut plus être seulement un avenir de consommation. Il devra être un avenir de liens, de fraîcheur, d’ombre, d’eau préservée, de lenteur retrouvée, de villes respirables, de jardins partagés, de soin aux animaux, de réparation des sols, de sobriété choisie plutôt que de pénurie subie.

Il faudra réapprendre à désirer autrement.

Désirer non plus l’accumulation, mais l’habitabilité.
Non plus la domination, mais l’alliance.
Non plus l’expansion infinie, mais la juste mesure.
Non plus le monde comme ressource, mais le monde comme milieu vivant.

Ce changement est aussi psychique. Il suppose de sortir d’un imaginaire de toute-puissance. Il suppose de reconnaître que l’humain n’est pas au-dessus du vivant, mais dedans. Dépendant. Relié. Vulnérable.

Le soin comme réponse politique

Face au deuil climatique, le soin ne peut pas rester seulement individuel.

Bien sûr, il faut soutenir les sujets : écouter leur angoisse, leur permettre de parler, de pleurer, de transformer la peur en action possible. Mais il faut aussi que le soin devienne une catégorie politique.

Prendre soin des enfants, c’est prendre soin de l’air.
Prendre soin des adolescents, c’est prendre soin des forêts.
Prendre soin des familles, c’est prendre soin de l’eau.
Prendre soin des animaux, c’est prendre soin de notre propre humanité.

On ne peut plus séparer la santé psychique du monde qui l’abrite.

Une jeunesse à qui l’on demande de s’adapter à l’effondrement devient une jeunesse trahie. Une jeunesse à qui l’on donne des moyens d’agir, des adultes fiables, des institutions courageuses, des récits désirables, peut transformer son angoisse en puissance de vie.

Conclusion : pleurer, puis protéger

Le deuil climatique ne doit pas nous paralyser. Mais il doit être reconnu.

Il faut pouvoir pleurer ce qui disparaît.
Pleurer les animaux morts.
Pleurer les forêts brûlées.
Pleurer les paysages abîmés.
Pleurer les promesses trahies.
Pleurer l’avenir devenu inquiétant.

Mais pleurer ne suffit pas. Il faut protéger.

Protéger, c’est sortir du déni.
Protéger, c’est limiter ce qui détruit.
Protéger, c’est rendre l’avenir à nouveau habitable.
Protéger, c’est dire aux jeunes : votre angoisse n’est pas folle, elle nous oblige.

Peut-être que l’éco-anxiété est le nom contemporain d’une exigence éthique : refuser de s’habituer à la disparition du vivant.

Elle nous rappelle que la sensibilité n’est pas une faiblesse. Elle est ce qui reste vivant en nous lorsque le monde brûle.

Et si les jeunes sont plus sensibles, peut-être est-ce parce qu’ils entendent encore ce que les adultes se sont trop longtemps autorisés à ne pas entendre : le vivant appelle. Il ne demande pas seulement à être admiré. Il demande à être défendu.

samedi 11 juillet 2026

 


vendredi 10 juillet 2026

Quand le soleil sculpte les rochers de la forêt de Fontainebleau ...










 

mercredi 8 juillet 2026


 

vendredi 3 juillet 2026

 


mercredi 1 juillet 2026


 

jeudi 25 juin 2026


 

mardi 23 juin 2026


 

jeudi 11 juin 2026

Mélanie Berger, mon Héroïne

Mélanie Berger, ancienne résistante âgée de 104 ans est l’invitée du Grand Portrait de Sonia Devillers. Elle publie ses mémoires “La petite main de la résistance. Comment Mélanie Berger défia les nazis” (Robert Laffont)

A lire :

https://france3-regions.franceinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/haute-loire/temoignage-il-faut-avoir-le-courage-de-dire-non-a-103-ans-elle-raconte-son-engagement-dans-la-resistance-3150221.html

Et/ou :

https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9lanie_Berger-Volle



 

mercredi 10 juin 2026


 

jeudi 4 juin 2026


 

lundi 18 mai 2026


 

jeudi 14 mai 2026


 

jeudi 7 mai 2026

Des touffes entières de cheveux restaient collés au mur




 

mardi 28 avril 2026

 


samedi 18 avril 2026


 

jeudi 16 avril 2026


 

mardi 14 avril 2026


 

vendredi 10 avril 2026